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L’affaire Fender, Stratocaster et guitares S-style ne s’est pas arrêtée aux premières lettres de mise en demeure. Elle entre maintenant dans une phase plus subtile : Fender ne veut plus apparaître comme la marque qui attaque toutes les guitares à deux cornes, mais comme celle qui vise les copies jugées trop proches de la Stratocaster.
C’est une nuance importante. Elle ne règle pas le problème, mais elle révèle mieux le vrai enjeu : à partir de quel moment une guitare inspirée d’une Strat devient-elle suffisamment différente ?
Si vous découvrez le dossier, commencez par notre premier article : Fender contre les guitares type Strat : pourquoi l’affaire inquiète. Celui-ci analyse la deuxième phase du débat, après les clarifications publiques autour de la stratégie Fender.
Ce que Fender essaie désormais de clarifier
Au départ, le message a été perçu comme brutal : Fender avait obtenu en Allemagne une décision favorable sur la protection du design du corps de la Stratocaster, puis des constructeurs de guitares type Strat auraient reçu des lettres leur demandant d’arrêter la production, de rappeler certains instruments et même de détruire des stocks.
La réaction de la communauté guitare a été immédiate. Beaucoup y ont vu une attaque frontale contre les luthiers indépendants, les fabricants boutique et, plus largement, contre toute la culture des guitares S-style.
Depuis, Fender a précisé sa position dans des déclarations rapportées par Guitar World. La marque affirme ne pas vouloir interdire toutes les guitares double-cutaway, ni toutes les guitares à deux cornes.
Autrement dit, Fender essaie de sortir d’un récit dangereux pour elle :
Fender attaque les guitares type Strat.
Pour imposer un récit plus défendable :
Fender attaque les copies quasi identiques de la Stratocaster.
La nuance est capitale.
La première version donne l’image d’une marque qui veut verrouiller un langage musical entier. La seconde est plus audible : une marque historique protège un dessin précis contre des clones trop proches.
Toute la bataille va maintenant se jouer dans cet espace gris.
Ce texte n’est pas un conseil juridique. Il résume les éléments publics disponibles au 28 mai 2026 et analyse leurs conséquences possibles pour les guitaristes, les luthiers et le marché.
Le vrai mot-clé : suffisamment différent
La vraie question n’est donc plus seulement :
Peut-on encore fabriquer une guitare inspirée de la Stratocaster ?
La vraie question devient :
À partir de quel moment une guitare est-elle suffisamment différente d'une Stratocaster ?
Et là, le dossier devient beaucoup plus complexe.
Une guitare peut être différente par sa tête, son pickguard, ses proportions, ses chanfreins, ses cornes, son électronique, son vibrato, son placement de micros, sa découpe arrière, son talon, son ergonomie ou même son intention esthétique générale.
Mais quelle différence suffit ?
- une corne un peu plus longue ;
- un pickguard redessiné ;
- une cavité électronique déplacée ;
- un contour légèrement plus anguleux ;
- un talon sculpté ;
- une silhouette plus moderne ;
- une tête totalement différente ;
- une esthétique plus proche des offsets ou des superstrats.
Fender semble désormais suggérer qu’il ne s’agit pas d’empêcher les fabricants de faire des guitares inspirées de la Strat, mais de les pousser à sortir du clone trop direct.
Cela pourrait conduire à un futur assez probable : non pas la disparition des S-style, mais leur transformation progressive.
Le scénario le plus probable : des redesigns discrets
Le grand public imagine souvent les affaires juridiques comme des procès spectaculaires. Dans l’industrie, les choses se passent souvent autrement.
Une lettre arrive. Un avocat répond. Les deux parties discutent. On négocie un délai. On modifie un dessin. On écoule un stock. On évite le procès.
C’est probablement le scénario le plus réaliste à court terme.
Fender a indiqué que la destruction d’inventaire n’était pas son objectif principal lorsque les entreprises coopèrent. La marque parle plutôt de chemins pratiques, de concessions, de périodes de transition et de modifications de design.
Traduction concrète : certains fabricants pourraient continuer à produire des guitares de type S, mais avec des formes légèrement modifiées.
À court terme, cela pourrait produire des guitares un peu moins directement “Strat” dans leur silhouette. À moyen terme, cela pourrait même ouvrir une nouvelle phase de design.
Car la contrainte juridique, paradoxalement, peut forcer les fabricants à être plus créatifs.
On pourrait voir apparaître plus de guitares inspirées de la Strat, mais avec une identité visuelle plus assumée : contours plus tendus, pickguards originaux, talons modernes, cornes redessinées, ergonomies alternatives, hybridations avec des offset, des superstrats ou des designs plus contemporains.
La vraie question sera de savoir si ces changements restent cosmétiques ou s’ils produisent réellement une nouvelle génération d’instruments.
Fender prend moins un risque juridique qu’un risque culturel
Juridiquement, le dossier reste incertain.
Fender a obtenu une décision importante en Allemagne, mais cette décision a été rendue contre un vendeur chinois de copies proches, dans un contexte où la partie adverse ne s’est pas défendue. Cela donne à Fender un levier, surtout en Allemagne et potentiellement en Europe, mais cela ne signifie pas que toutes les guitares S-style du monde deviennent automatiquement illégales.
Aux États-Unis, Fender porte aussi un lourd précédent : en 2009, la marque avait échoué à faire reconnaître les formes de la Stratocaster, de la Telecaster et de la Precision Bass comme des signes commerciaux distinctifs. L’argument central était que ces formes avaient été trop largement utilisées par l’industrie pour fonctionner comme indicateurs exclusifs d’origine.
C’est un point très important.
Car même si le droit d’auteur européen et le droit des marques américain ne sont pas identiques, la question culturelle reste la même :
Après soixante-dix ans d'usage, une forme peut-elle encore être reprise en main par une seule entreprise ?
Fender peut avoir une base juridique dans certains territoires. Mais la marque joue aussi sa relation émotionnelle avec les guitaristes.
Et dans le monde de la guitare, cette relation compte énormément.
Fender n’est pas seulement une entreprise. C’est une marque affective. On peut jouer sur une autre guitare et aimer Fender. On peut préférer Suhr, LsL, Xotic, Tom Anderson ou PRS, tout en respectant profondément la Stratocaster originale.
C’est précisément pour cela que l’affaire est dangereuse.
Si Fender est perçue comme une marque qui protège son héritage contre les copies paresseuses, elle peut être entendue.
Si elle est perçue comme une marque qui veut empêcher les artisans de travailler sur une famille d’instruments devenue commune, elle peut perdre beaucoup plus que quelques dossiers juridiques.
Elle peut perdre de la sympathie.
Pourquoi les petits constructeurs restent inquiets
La clarification de Fender rassure partiellement, mais elle ne supprime pas l’inquiétude.
Car pour un petit atelier, le problème n’est pas seulement de savoir qui a raison au fond.
Le problème, c’est le coût de la défense.
Une grande marque peut payer des avocats, envoyer des lettres, soutenir une stratégie longue, négocier territoire par territoire, attendre, ajuster, recommencer.
Un petit constructeur, lui, n’a pas toujours cette marge.
Même s’il pense avoir de bons arguments, même s’il vend sous son propre nom, même si ses clients savent très bien qu’ils n’achètent pas une Fender, il peut se retrouver contraint de modifier sa gamme simplement pour éviter un risque trop lourd.
C’est là que l’affaire devient sensible.
Une mise en demeure n’est pas une condamnation. Mais elle peut déjà produire des effets économiques très concrets.
- un distributeur européen peut hésiter ;
- un revendeur peut suspendre une commande ;
- un fabricant peut geler une production ;
- un modèle peut disparaître d’un catalogue ;
- un client peut attendre ;
- un petit atelier peut perdre du temps, de l’argent et de la visibilité.
Le droit agit parfois avant même le jugement.
Ce que cela peut changer pour les guitaristes
Pour les guitaristes, il ne faut pas céder à la panique.
Les guitares type Strat ne vont pas disparaître demain matin. La Stratocaster est trop profondément installée dans la culture de la guitare électrique. La famille S-style est trop vaste, trop ancienne, trop diverse.
Mais certaines choses peuvent changer.
Les modèles les plus proches de la Stratocaster traditionnelle pourraient être redessinés, surtout s’ils sont vendus ou distribués en Europe. Les fabricants pourraient modifier certains contours pour sécuriser leurs produits. Les marques boutique pourraient assumer davantage leur identité visuelle au lieu de rester dans l’hommage très direct.
On pourrait aussi voir apparaître une différence entre les marchés.
Aux États-Unis, le précédent de 2009 rend la situation plus compliquée pour Fender. En Europe, la décision allemande donne un levier plus fort, même si son application devra être discutée au cas par cas.
Résultat possible : certains modèles resteront disponibles aux États-Unis, mais seront modifiés pour l’Union européenne. Ou bien certains fabricants choisiront de ne plus expédier certains instruments vers l’Europe tant que la situation n’est pas clarifiée.
Pour le musicien, cela veut dire une chose simple : si vous aimez un modèle S-style très proche d’une Strat traditionnelle, il peut être prudent de suivre l’évolution du dossier avant d’attendre trop longtemps.
Pas parce que tout va disparaître. Mais parce que certains catalogues peuvent bouger vite.
Si vous comparez plusieurs modèles, ne vous arrêtez pas à la silhouette : regardez aussi le diapason, le confort, les micros, le vibrato et la stabilité d’accordage. Notre guide pour tester une guitare avant achat et notre article sur l’accordage d’une Stratocaster avec vibrato Fender peuvent vous aider à garder les pieds sur l’instrument réel.
Le paradoxe : cette affaire pourrait rendre les guitares plus intéressantes
Il y a un paradoxe dans cette histoire.
Si Fender voulait vraiment protéger l’identité de la Stratocaster, elle pourrait indirectement pousser les autres marques à développer une identité plus forte.
Depuis des années, beaucoup de guitares S-style reprennent une silhouette extrêmement familière. Certaines le font avec talent, d’autres avec moins d’imagination. Le marché s’est habitué à l’idée qu’une bonne guitare moderne pouvait être une Strat “améliorée” : meilleur vibrato, radius plus plat, micros plus silencieux, talon plus confortable, frettes inox, mécaniques bloquantes.
Mais visuellement, beaucoup restent très proches du modèle original.
Si cette affaire oblige les fabricants à sortir du simple hommage, elle peut produire quelque chose d’intéressant : des guitares qui gardent l’ergonomie, la jouabilité et l’esprit de la Strat, mais avec une personnalité graphique plus claire.
Cela ne justifie pas forcément la pression juridique. Mais cela peut être une conséquence réelle.
Le marché de la guitare électrique manque parfois d’audace visuelle. La plupart des grandes familles de formes viennent des années 50 et 60. Les guitaristes réclament souvent de la nouveauté, mais achètent massivement des silhouettes rassurantes.
Fender pourrait donc, malgré elle, forcer une partie de l’industrie à inventer de nouvelles formes acceptables par les musiciens.
Ce serait ironique.
En voulant protéger le passé, Fender pourrait accélérer la naissance de nouveaux standards.
Le dossier prend encore plus d’ampleur avec PRS
Le 28 mai 2026, Guitar World a aussi rapporté que PRS faisait partie des entreprises ayant reçu une mise en demeure de Fender, ce qui placerait la PRS Silver Sky au centre d’un dossier beaucoup plus visible.
C’est un changement d’échelle.
Tant que le débat concernait surtout des petits ateliers, Fender pouvait être accusé de mettre une pression disproportionnée sur des acteurs plus fragiles. Si une marque majeure comme PRS est impliquée, le dossier devient aussi un bras de fer entre entreprises capables de défendre publiquement leur position.
Cela ne rend pas l’affaire plus simple. Au contraire.
PRS n’est pas un vendeur anonyme de copies. C’est une marque reconnue, avec son langage visuel, son histoire, ses artistes et ses propres clients. Si un modèle aussi identifié que la Silver Sky devient un point de conflit, la question “suffisamment différent” devient encore plus concrète.
Et potentiellement beaucoup plus décisive pour tout le marché.
Trois scénarios pour la suite
Le futur immédiat dépendra des réponses des entreprises concernées et de la manière dont Fender poursuivra sa campagne.
Scénario 1 : des accords discrets
Fender obtient des accords privés. Les fabricants modifient légèrement leurs modèles, écoulent certains stocks, acceptent des transitions, et l’affaire disparaît peu à peu de l’actualité.
C’est le scénario le plus probable si personne ne veut financer un bras de fer long.
Scénario 2 : un vrai test juridique
Un ou plusieurs fabricants décident de se battre ouvertement. L’affaire devient alors un test beaucoup plus sérieux.
Fender pourrait consolider sa position si elle gagne, mais elle pourrait aussi fragiliser toute sa stratégie si un tribunal limite fortement la portée de la décision allemande.
Scénario 3 : un recul stratégique
La pression publique pousse Fender à réduire son ambition. La marque maintient son droit contre les clones vraiment proches, mais évite de donner l’impression d’attaquer l’ensemble des S-style.
C’est peut-être déjà le sens de sa communication récente.
Dans tous les cas, l’affaire n’est plus seulement juridique.
Elle est devenue stratégique, culturelle et commerciale.
À retenir
- Fender ne dit plus viser toutes les guitares double-cutaway, mais les copies jugées trop proches de la Stratocaster.
- La vraie question devient : qu’est-ce qu’un design suffisamment différent ?
- Les S-style ne vont pas disparaître, mais certains modèles très proches pourraient être redessinés.
- Les petits constructeurs restent vulnérables, car se défendre coûte cher.
- L’Europe pourrait être plus directement concernée que les États-Unis à court terme.
- L’implication rapportée de PRS rend le dossier beaucoup plus visible.
Sources principales
- Guitar World, 27 mai 2026, sur la clarification de Fender
- Guitar World, 28 mai 2026, sur PRS et Fender
- Tribunal régional de Düsseldorf, décision 14c O 64/25
- Guitar World, 18 mai 2026, sur les lettres envoyées à LsL Instruments
- TTABlog sur la décision américaine Fender / trade dress de 2009
Pour prolonger
- Lire le premier volet : Fender contre les guitares type Strat : pourquoi l’affaire inquiète
- Tester concrètement une guitare avant achat : comment tester une guitare d’occasion
- Travailler une grille ou comparer des idées d’accords : éditeur de grille d’accords
- Créer et mémoriser des formes : générateur de diagrammes d’accords
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Questions fréquentes
Fender veut-il interdire toutes les guitares S-style ?
Les guitares type Strat vont-elles disparaître ?
Pourquoi l'Europe est-elle importante dans cette affaire ?
Pourquoi les luthiers indépendants sont-ils inquiets ?
Que doit faire un guitariste intéressé par une S-style boutique ?
Conclusion : la fin des clones parfaits, pas la fin des S-style
La meilleure lecture actuelle est probablement celle-ci : l’affaire Fender ne signe pas la fin des guitares type Strat. Elle annonce plutôt la fin possible d’une certaine tolérance envers les copies très proches, surtout en Europe.
La nuance est importante.
Les S-style vont continuer d’exister. Les guitaristes continueront d’aimer cette ergonomie, cette attaque, cette polyvalence, cette familiarité. Les luthiers continueront de travailler autour de cette famille d’instruments.
Mais les modèles trop proches de la Stratocaster originale pourraient devenir plus risqués commercialement.
L’avenir ne sera donc pas forcément moins riche. Il sera peut-être simplement moins confortable pour les fabricants qui se reposaient sur une silhouette presque inchangée.
Fender veut protéger son icône. Les luthiers veulent protéger leur liberté de création. Les guitaristes veulent garder le choix.
Entre les trois, il faudra trouver une frontière.
Et cette frontière ne sera pas seulement dessinée par les avocats.
Elle sera aussi dessinée par les musiciens, par leurs achats, par leur attachement aux marques, et par leur capacité à accepter que la guitare électrique continue d’évoluer sans perdre son âme.
Vous avez maintenant le contexte culturel. Le plus utile est de choisir un morceau et de le travailler avec un cadre clair.
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